

Focus Et si on demandait aux auteurs grecs ce qu’ils pensent des bonus ? C’est le pari relevé par le philosophe Charles Pépin qui, une heure durant, a planché devant un parterre de DRH sur la question : que rémunère-t-on au juste ? Ceux qui pensent que la philosophie ne parle pas de notre monde en seront pour leur argent : Platon et Aristote offrent des voix pour rémunérer au mieux.
C’est Fabrice Lacombe, le pdg de Michael Page, qui en a eu l’idée. Coorganisateur du trophée du capital humain, il a voulu transformer l’événement en think tank et invité le philosophe Charles Pépin à deviser sur la question du juste salaire devant un parterre de DRH de grands groupes.
Alors que la question de la répartition des revenus continue d’être un sujet de polémique, sur fond de retraites chapeau et autres bonus des traders, à même d’enflammer l’opinion publique en moins de temps qu’il n’en faut, le philosophe s’interrogeait : « que rémunère-t-on au juste ? ». C’était alors l’occasion pour lui de rappeler une des oppositions constitutives de la philosophie entre l’idéalisme platonicien et une forme de pragmatisme aristotélicien, un débat entre morale et éthique.
Platon cherche le juste prix
Pour résumer le propos de Charles Pépin, on ne peut pas trouver un critère qui explique définitivement la rémunération des uns et des autres. Le salaire comme revenu de la peine au travail ? A l’heure de la dématérialisation de la production des richesses, l’argument ne tient pas. Prenez deux publicitaires, l’un brillant, l’autre laborieux. Les deux travaillent à trouver des slogans, l’un le fait joyeusement entre deux soirées quand l’autre se creuse le cerveau pendant des heures. La peine n’est pas la même, la rémunération peut-elle être différente ? Difficile de répondre positivement. Et toutes les explications uniques – le respect du contrat, la contribution à l’entreprise ou le talent… - tombent aussi. Ce qui fait dire à Charles Pépin qu’on ne peut pas trouver un critère unique pour expliquer les rémunérations. Adieu Platon et sa morale reposant sur une idée du Bien extérieur à l’Homme, bienvenue à Aristote et à son éthique, fruit du compromis permanent. Pour Charles Pépin, la question de la juste rémunération relève d’une telle approche : elle suppose que la meilleure solution au problème posé est celle qui permet de se placer à équidistance les deux pires excès possibles. « Le juste milieu peut être un sommet », résume Charles Pépin dans une jolie formule, « la philosophie d’Aristote est un univers où on ne vise pas le Bien mais le mieux. » Autrement dit, un monde où on fait le deuil, pour employer une expression moderne, d’une distribution idéale en fonction d’un critère de Justice immanent, pour accepter la recherche permanente d’une solution optimale. Un monde qui sous ces apparences de compromission se révèle très exigeant, car il requiert de rechercher en permanence la meilleure solution possible.
Aristote n’est pas chinois
Pour notre philosophe, une telle approche évoque les travaux d’un philosophe américain contemporain, John Rawls. Ce dernier développe l’idée d’inégalités justes, celles qui non seulement ne nuisent pas au groupe mais lui profitent. Là encore, pas de critères absolu du Bien a priori, mais une définition qui dépend des jugements du groupe concerné. Cette approche conduit à définir une juste rétribution comme étant celle qui ne sera pas perçue comme injuste par le collectif où elle a cours. Poussée à bout, cette logique considère qu’une rémunération hors normes n’est pas injuste si elle est tenue secrète, puisqu’elle ne provoque pas de remous au sein du groupe.
« Dès lors que l’on ne peut pas se référer à un critère du Bien extérieur, la question de la rémunération devient un Art plutôt qu’une science », conclut Charles Pépin.
Les responsables RH présents ont complété cette approche en la complétant : l’un met en avant la difficulté à trouver un critère unique de rémunération dans un groupe international, où ce qui peut être perçu comme juste dans un pays ne l’est pas ailleurs. Dans une économie mondialisée, il n’est pas simple de trouver un critère unique.
D’autres rappellent que le salaire n’est pas déterminé ex nihilo mais à partir des critères du marché, une institution qu’il convient de penser. Dans une logique rawlsienne, le marché donne le juste salaire aussi longtemps que tout le monde adhère à cette manière de répartir les revenus, explique Charles Pépin.
Tout aussi intéressant est la réaction d’un cadre d’une grande banque qui n’a pas été épargné par la crise. Il réagissait à l’idée du nécessaire secret dans les rémunérations : « on a imposé la transparence dans les conseils d’administration en pensant que cela entraînerait de la modération, quand finalement cela a eu l’effet contraire, chacun veut plus. »
La sobriété des dirigeants sera-t-elle un critère pour retenir les prochains lauréats du trophée ? La réponse dans quelques semaines…
Christophe Bys
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