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Peut-on sauver l’entreprise ?

Dernière modification le 10/11/2011, publié par emploi-pro.fr.

© DR

Focus  L’entreprise est presque morte. Née à la fin du XIXe siècle, elle s’est peu à peu essoufflée sous les assauts répétés depuis les années 1970 d’une nouvelle doctrine, « la corporate governance » qui donne un rôle prédominant aux actionnaires. L’entreprise peut-elle renaître de ses cendres ou sera-t-elle définitivement enterrée ?

8 septembre 2011, Californie. Des juristes américains spécialisés en responsabilité environnementale, en finance éthique et en entrepreneuriat social voient enfin leurs efforts aboutir. Ils travaillaient depuis quelque temps sur la rédaction d’un nouveau texte posant les bases d’une nouvelle forme d’entreprise. Une entreprise au sein de laquelle un chef d’entreprise pourrait se donner des objectifs tant financiers que non financiers sans risquer d’être poursuivis par des actionnaires. Le 8 septembre dernier, les autorités législatives de Californie ont adopté une loi créant ce nouveau statut d’entreprise : le « Corporate Flexibility Act ». Une révolution.

Une nouvelle forme d’entreprise

Jusque-là, il existait deux types d’entreprises : celles à buts lucratifs et les associations à but non lucratifs. Dans ces dernières, pour conserver le statut d’association permettant de bénéficier d’exonération d’impôts, un dirigeant se démène pour que les revenus générés par l’activité ne dépassent pas certains seuils. Pour les premières, les entreprises, la tâche n’est pas moins ardue. La marge de manœuvre du dirigeant d’entreprise est bornée par le droit des sociétés leur attribuant comme unique devoir de maximiser la valeur actionnariale de l’entreprise. S’il fait un choix susceptible de faire baisser la valeur de l’action alors il prend le risque d’être poursuivi par ses actionnaires. La loi californienne est donc révolutionnaire par le simple fait qu’elle apporte plus de flexibilité. Mais pas seulement, la date du 8 septembre 2011 fera peut-être date dans l’histoire, comme le jour où l’ « entreprise » renait de ses cendres.

« L’entreprise peut disparaître »

« L’entreprise n’a pas toujours été là. Elle est apparue à la fin du XIXe siècle, fruit d’une transformation sociale et politique. Elle peut donc disparaître. Et elle a déjà été fortement déformée, depuis les années 1970, avec l’émergence d’une nouvelle doctrine ‘la corporate governance’ », a expliqué hier, Armand Hatchuel, chercheur et enseignant à l’Ecole des Mines ParisTech et co-auteur de l’étude Propriété des entreprises et responsabilités sociales, lors d’un colloque de l’Observatoire des cadres « Faut-il repenser l’entreprise ? » .

L’entreprise a été inventée en réaction à l’ordre marchand traditionnel. Elle instaure une nouvelle autorité de gestion basée sur les compétences - le dirigeant n’est plus le propriétaire – un espace de travail collectif organisé et une dynamique de création collective. Une première révolution et une représentation qui a perduré jusqu’aux années 1970.

La « corporate governance »

A cette époque, aux Etats-Unis, les critiques se font vives sur le manque de performance des entreprises, l’on en vient à douter de la capacité de leadership des dirigeants des entreprises américaines. L’élément perturbateur a alors pointée son nez sous la forme d’une nouvelle doctrine. En 1970, un article très influent paru dans le New York Times, l’économiste Milton Friedman exprime cette nouvelle façon d’envisager l’entreprise : « l’entreprise appartient aux actionnaires, et la seule responsabilité sociale du patron est de faire des profits ».

« La corporate governance (cette nouvelle doctrine) a tué l’entreprise » tonne Armand Hatchuel. « Les managers se sont vus confier un capital par ses propriétaires, les actionnaires et il convient de s’assurer qu’ils le gèrent aux mieux des intérêts de ceux-ci », relate Olivier Favreau, autre co-auteur de l’étude Propriété des entreprises et responsabilités sociales. La relation manager-actionnaire pend le pas sur celle entre le manager et le salarié. La situation est donc inversée. « A la fin du XIXe siècle, la pensée dominante était de dire que si les propriétaires se mêlaient à la gestion des entreprises, ce serait la catastrophe », ajoute Armand Hatchuel.

La chute de la Washington Mutual

Sûrement pas à tord. La banque Washington Mutual en apprit l’amère leçon. Cette banque vieille de plus d’un siècle, a voulu dans les années 1990, suivre ses congénères et devenir plus grosse que le bœuf.   Caisse d’épargne mutualiste de taille moyenne en ces débuts, elle devient en 1983 une société anonyme, et de 1996 à 2002, elle fit plusieurs acquisitions qui la transforma en première caisse d’épargne et en 6 e banque des Etats-Unis. Mais surtout, elle avait adhéré à l’idée devenue commune que la valeur pour l’actionnaire est le meilleur critère de performance. Dans une note de juin 2004, le PDG proposa une stratégie agressive : « notre but dans les 5 prochaines années sera d’atteindre un rendement moyen du capital d’au moins 18 % et une croissance des dividendes de 13 % en moyenne par an ». Traduction : miser sur les investissements risqués qui rapportent plus. « Nous devons réorganiser nos ventes et nos réseaux dans le pays pour proposer des produits à fortes marges ». En septembre 2008, quelques jours, après la faillite de Lehman Brothers, cette banque qui avait vécu plus d’un siècle, lui emboita le pas.  

Ces crises sont selon Armand Hatchuel autant de signe de la mort de l’entreprise, auxquels s’en ajoute d’autres. Les 3 dernières décennies ont vu les inégalités salariales croître, alors même que l’entreprise avait été créée au XIXe siècle pour les combattre. L’on constate une perte de confiance des cadres, qui constituent justement les acteurs historiques de l’entreprise. Nous assistons également à l’apparition de plans sociaux d’entreprises alors même qu’elles créent des profits. Bref, l’entreprise est morte. Et l’enjeu maintenant est de voir ce qu’il faut mettre à la place : maintenir la « corporate governance » ou créer une nouvelle forme d’entreprise.

 

Lucile Chevalier

 

 




		


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