
Focus Déficit de management, pression commerciale et perspectives de carrière mal assurées génèrent des frustrations. Les négociations interprofessionnelles sur le stress, qui s'ouvrent le 7 avril, devraient donner aux industriels et à leurs prestataires un cadre pour prévenir ce phénomène.
Le 12 mars, le suicide d'un salarié de la société d'ingénierie Assystem faisait grimper la macabre comptabilité des collaborateurs du Technocentre Renault de Guyancourt (Yvelines) qui ont mis fin à leurs jours en trois ans. Coïncidence, la série noire du cons-tructeur s'était déjà ouverte, en 2004, par la tentative de suicide, sur le site, d'un prestataire informatique. Si Renault a engagé des démarches concrètes de lutte contre les risques psychosociaux, les prestataires restent, eux, encore en retrait. Ils ont pourtant la responsabilité de ces salariés - ingénieurs informatiques, dessinateurs industriels, spécialistes en conception, programmateurs... - qui partagent les sites et le quotidien des industriels. L'ouverture, le 7 avril, de la négociation collective qui cadrera l'identification, la prévention et la gestion du stress, pourrait leur donner les outils pour prendre à bras le corps les tensions spécifiques qui touchent leurs salariés. Premier indicateur de leur exposition au phénomène : le turn-over explose. Certes, leurs ingénieurs, très demandés, n'hésitent pas à jouer la carte de la mobilité. Et le renouvellement des effectifs est quasiment un mode de management. Il permet notamment de se délester des seniors aux rémunérations élevées qui entament la compétitivité des contrats. Mais chez des prestataires, comme Altran ou Assytem, le turn-over, frisant les 30 %, démontre les limites d'un système.
une faible disponibilité de la hiérarchie
Selon des sources syndicales, la direction d'Assystem vise un taux de départ naturel de 18 %. Interrogée, elle ne souhaite pas s'exprimer sur le sujet. Plus grave, une minorité de salariés reste au péril de sa santé, selon des rapports de la médecine du travail. Dans une note de janvier 2007, l'un des médecins du siège d'IBM comptabilisait, dans ses 15 derniers jours d'activité, « trois cas de harcèlement et dix urgences médicales de salariés présentant des troubles psychosomatiques apparus sur le lieu de travail avec suspicion d'une origine professionnelle ». Dans le rapport médical 2006 d'un prestataire d'ingénierie auquel nous avons eu accès, le médecin notait « une pression du temps permanente dans de nombreux services », « des missions ne correspondant pas aux compétences avec une crainte de ne pouvoir répondre aux attentes », « des salariés en intercontrat pour de longues périodes qui éprouvent dévalorisation et culpabilité », « une non-disponibilité de la hiérarchie ». Chez Altran, on ne risque pas un tel diagnostic... puisque le siège n'a plus de médecin depuis sept mois. « Les visites d'embauche, de retour de congé maladies ne sont plus effectuées », témoigne Alexandre Fasquier, délégué au CHSCT d'Altran à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine). Selon la direction, il s'agit « d'une situation transitoire ». La taille de la société ne lui permettrait plus d'accéder à un centre médical interprofessionnel et un recrutement est en cours.
Le cabinet Technologia, dans son rapport d'expertise sur les conditions de travail à Guyancourt, réalisé en janvier, a consacré un chapitre aux prestataires. Mais parmi ces derniers, aucune des directions n'a demandé à ses auteurs une présentation. Le porte-parole d'Altran précise qu'une réunion sur le sujet est calée avec la DRH de Renault courant avril. Le rapport décrit, selon les syndicats, une situation qui se retrouve dans de nombreuses entreprises. En bref, une charge de travail des salariés prestataires moins intense que celle des clients, mais un manque de reconnaissance et un sentiment de précarité qui aboutit à un taux de stress de 30 %, aussi élevé que celui des salariés de Renault. Pour Eric Albert, psychiatre et directeur de l'Institut français de l'anxiété et du stress, « ces populations sont en déficit de management. Leur autonomie constitue une sorte de double peine. Ils sont responsables de leur mission et du contrat de leur entreprise ». Les industriels ne sont pas étrangers à la pression. Un manager en prestation de conception témoigne d'une intensification de la concurrence, en particulier dans l'automobile. « Pour remporter les marchés, certains sous-traitants taillent dans le management et le matériel. Des collaborateurs n'ont pas d'ordinateur personnel, ni de place au bureau dans leur phase d'inter-contrat. » Mal encadrés, les ingénieurs se projettent difficilement dans une carrière. Selon le rapport Technologia, 75,7 % des prestataires considèrent leurs perspectives de promotion « insatisfaisantes compte tenu des efforts fournis ». La nécessité de rendement traduite en nombre de jours « vendus » conduit souvent à sacrifier les périodes de formation. Dans le milieu, ce type de prestation dégradée a un nom : le « body shop ». .
par Anne-Sophie BellaicheCes articles devraient également vous intéresser :
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