

Focus Distribution de centaines de milliers de tracts, dépôt de préavis de grève et appel unitaire à la grève mardi prochain. Les syndicats ont tout fait cet été pour ne pas se retrouver fort dépourvus quand la rentrée sociale sera venue. Et selon leurs dires, les retours sont positifs. Les Français en majorité jugent la réforme des retraites injuste. Mais le ras-le-bol poussera-t-il les gens dans la rue ?
Un projet de réforme des retraites, des syndicats qui affichent unanimement leur opposition, un appel à la grève pour mardi prochain, et un mécontentement généralisé si l’on en croît les sondages, cette rentrée sociale à des allures de déjà-vu. Est-on reparti comme en 95 avec ses grèves de grande ampleur qui avaient duré plus de trois semaines ? « Nous avons maintenu la pression tout l’été sur le thème des retraites. Je pense que ça va payer », a déclaré, confiant, à l’AFP Eric Aubin, le « monsieur retraite » de la CGT. A Force ouvrière, on surenchérit : « Beaucoup de gens ont découvert pendant leurs vacances les conséquences du projet de loi sur leur propre situation. Cette prise de conscience devrait gonfler les rangs des manifestations », estime le secrétaire confédéral de Force ouvrière chargé des retraites, Bernard Devy.
La CGT enchaîne en confiant à qui veut bien l’entendre que les premiers pointages des unions départementales sont très encourageants. Quand à la CFDT, elle souligne que, face à la demande des sections syndicales d’entreprise, ils ont dû commander 200 000 nouveaux tracts. Les 100 000 de la mi-août se sont écoulés comme des petits pains. Tous parlent d’une seule voix : la rentrée sociale promet d’être chaude. Côté patronal : le Medef, contacté, à refuser d’avancer tout pronostic, arguant ne pas disposer d’éléments suffisants.
66 % des Français jugent le projet des retraites injuste
Après avoir tracté sur les péages d’autoroutes et au Tour de France, tenu des stands dans les festivals, et même pris d’assaut le ciel avec des avions à banderoles, les syndicats ont dès la rentrée déposé une succession de préavis de grève et ont affiché leur union en appelant le 23 août dernier tous les salariés, retraités et jeunes à sortir dans la rue le 7 septembre prochain. Même Force ouvrière, en marge depuis avril dernier, s’est lancé dans la bagarre mais à fleuret moucheté. Si le syndicat a refusé de signer l’appel, il se joint à la mobilisation.
Les Français partis chercher un peu de repos estival les ont-ils écouté ? Comptent-ils répondre positivement à cet appel ? Philippe Lengrand, secrétaire général adjoint à la CFDT Ile-de-France, le croit. Il se fie aux retours que les sections d’entreprises font remonter sur la température au sein des entreprises. « Il n’y a pas seulement le problème des retraites. Les inégalités, les crises économique et sociale, le problème des emplois, la faible efficacité des mesures du plan de relance, tout cela participe à un fort sentiment d’injustice sociale », analyse-t-il. Un ras-le-bol qui, selon lui, inciterait les salariés à battre le pavé. D’après un sondage TNS Sofres de juin dernier pour Europe 1, 66 % des Français interrogés jugent le projet de réforme des retraites injuste.
La crise pourrait plomber la mobilisation
Le sentiment d’injustice suffit-il à créer un mouvement social de grande ampleur ? En 1995, il avait suffit d’un discours, celui du premier ministre de l’époque, Alain Juppé, annonçant un projet d’aligner la durée de cotisation pour la retraite des salariés de la fonction publique sur celle des salariés du secteur privé. Une goutte de trop. Le décalage entre les promesses de campagne de Jacques Chirac visant à réduire la « fracture sociale » et la politique mise en place une fois élu avait alimenté pendant des mois le mécontentement des Français. Le mouvement avait ensuite de manière inattendue fait boule de neige. Mais à la différence de Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy a toujours affirmé son attention de réformer le régime des retraites. Et aux jeux des différences, l’on en trouve d’autres. Un contexte de triple crise - celle de l’emploi depuis plus de 30 ans, financière depuis 2008 et de lourds déficits budgétaires - constitue un frein certain à la mobilisation. Beaucoup de salariés dans le privé s’inquiètent pour leur emploi, leur propre sort et celui de leur entreprise, comme le montre le baromètre mensuel TNS-Sofres sur les préoccupations des Français. Ce qui n’incite pas à faire grève. Mais aussi ils savent la marge de main-d’œuvre du gouvernement étroite du fait du déficit budgétaire.
Frapper un grand coup le 7 septembre
Autre différence et autre frein : le timing, mi-novembre en 1995 contre début septembre pour 2010. « C’est une des rares fois où les syndicats appellent à une mobilisation sociale aussi tôt. Ce n’est pas l’idéal, explique Guy Groux directeur de recherche au CNRS et au Cevipof, sociologue spécialiste des questions syndicales et des mouvements sociaux. Dernière différence : l’on n’est pas aujourd’hui dans le cas d’une confrontation frontale. Les syndicats, mis à part FO, ont conscience qu’il faut réformer le régime des retraites pour justement préserver ce système par répartition. Ils critiquent la rapidité de l’élaboration du projet et de son vote, contestent la définition gouvernementale trop restrictive de la pénibilité, refusent que l’âge de départ à la retraite soit rehaussé de 60 à 62 ans et veulent une meilleure prise en charge des carrières dites à « trou ». Le scénario de ce mouvement est celui de la constitution d’un rapport de force fort pour aboutir à un compromis plus favorable. »
Il s’agit donc de frapper un grand coup le 7 septembre, premier jour de l’examen du projet de loi par le Parlement, pour maintenir la pression sur les parlementaires. Et par leur intermédiaire arriver à un compromis satisfaisant. Pour les suites, les syndicats aviseront le lendemain lors d’une grande réunion. Pour l’instant, ils prévoient une journée de grève. Et une seule.
Lucile Chevalier
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