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Les vrais salaires du tourisme

 | par Karine Balland

Les vrais salaires du tourisme
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Selon l'enquête réalisée par ACD Consulting pour L'Echo touristique , il apparaît que les salaires dans le tourisme ne sont pas aussi faibles qu'on l'imagine. Pourtant la profession continue à pâtir d'une mauvaise image et peine à recruter.

Le 4 octobre, les représentants du Syndicat national des agences de voyages (Snav) et les délégués des syndicats de salariés ont rendez-vous... pour parler gros sous. Le Snav devait présenter à cette occasion sa nouvelle proposition de grille des Salaires minimaux conventionnels de niveau (SMCN). Les négociations avaient été rompues en juillet, les syndicats ayant estimé que la première proposition du Snav n'était pas suffisante. Le sujet revient régulièrement sur la table, mais il faut dire que la question devient brûlante. La convention collective des agences de voyages prévoit des SMCN à peine supérieurs au Smic pour les premiers niveaux de la branche, à savoir les agents de comptoir.
Cette grille minimum conforte l'image que la profession s'est forgée au fil des ans : celle d'un secteur mal payé où, de surcroît, le travail est difficile et les responsabilités importantes. Si bien que même les générations fraîchement diplômées du BTS tourisme rechignent à travailler en agence de voyages !
Qu'en est-il vraiment ? L'Echo touristique a réalisé une enquête sur ce thème, avec la collaboration du cabinet ACD Consulting. Ce dernier a réalisé son étude durant six mois, sur le site www.suisjebienpayé.fr. 1 917 salariés d'agences et de TO ont communiqué en ligne leur salaire annuel brut, incluant l'éventuel 13e mois (hors primes). Résultat : un agent de réservation est payé en moyenne 21 967 E (17 970 E au plus bas et 26 271 E au plus haut), soit 1 830 E brut par mois (tous niveaux confondus). Cette fourchette prend en compte les disparités entre le salaire d'un billettiste débutant dans l'Ouest, et celui d'un vendeur expérimenté à Paris. Certes, il s'agit là de données déclaratives, avec donc un risque de biais. Mais les réponses sont anonymes, ce qui permet de dresser un bilan assez juste de la situation au final.

Les entreprises s'adaptent au marché

Ces résultats montrent notamment que les salaires réels sont nettement supérieurs aux minima de la convention collective. Une tendance confirmée par l'enquête réalisée par le cabinet Ithaque pour le Snav, dont nous publions les premiers résultats. Le syndicat a envoyé un questionnaire à ses 1 379 adhérents, leur demandant de communiquer les salaires mensuels bruts fixes (hors primes variables, ancienneté, 13e mois, intéressement...) pratiqués dans leur société, pour chaque niveau de la grille de convention collective. 36 % des entreprises ont répondu, représentant 17 635 emplois. Un agent de réservation débutant de niveau 2 gagne en moyenne 1 418,20 E bruts par mois (157,30 E de plus que le SMCN). Un vendeur expérimenté de niveau 6 gagne en moyenne 1 958,1 E bruts par mois (509,43 E de plus que le SMCN), soit 23 497 E sur 12 mois.
Si les salaires relevés par le Snav sont inférieurs à ceux de notre enquête, c'est notamment parce qu'ils ne prennent pas en compte les éventuels 13e mois. Par ailleurs, l'étude du syndicat est surtout révélatrice des salaires pratiqués dans les moyennes et grandes entreprises. En effet, les sociétés de plus de 300 salariés représentent 2 % des répondants au questionnaire, mais plus de deux tiers des emplois. A contrario, les entreprises de moins de six employés représentent la moitié des répondants, mais seulement 4 % des emplois. "Le point positif, c'est qu'il existe un écart significatif entre les salaires réels et les minima conventionnels. Les entreprises s'adaptent donc au marché. Depuis 2004, date de notre dernière enquête, les salaires ont évolué de plus de 2 % par an, ce qui est supérieur à l'évolution du Smic", commente Guy Besnard, président de la Commission des affaires sociales du Snav, et directeur des ressources humaines (DRH) d'American Express Voyages d'Affaires.
Maintenir cet écart est une des principales revendications des syndicats de salariés. "Le premier niveau conventionnel passe régulièrement sous le Smic. La grille actuelle « smicardise » la profession", déplore Jean-Luc Létisse, délégué syndical (FO). "Actuellement, entre le Smic et le niveau 5 de la grille, il n'y a qu'un écart de 5 %. C'est insuffisant", reconnaît Guy Besnard.
Si les professionnels n'ont donc pas attendu une grille réactualisée pour ajuster leurs salaires, il n'en reste pas moins que 10 % de la profession (notamment les petites entreprises) se contentent d'appliquer les minima conventionnels ! De plus, une grille déconnectée de la réalité n'est d'aucune utilité aux patrons, qui manquent alors de repères pour fixer les salaires. Enfin, cette grille "officielle" dévalorise la profession auprès des jeunes. "Je ne pense pas que les salaires du tourisme soient beaucoup plus bas que ceux des autres métiers de services. Mais nous avons besoin de revaloriser notre image pour favoriser le recrutement", admet Guy Besnard.

La mauvaise réputation

Car c'est là le point crucial. Le recrutement devient un souci majeur. La profession d'agent de voyages, qui fut longtemps une vocation (voire un rêve !), s'est forgée au fil des ans une mauvaise réputation. Alors que le tourisme enregistre un taux de chômage conforme à la moyenne nationale, de nombreuses agences peinent à recruter des candidats qualifiés... et à les conserver. "Nos métiers attirent de moins en moins les jeunes depuis cinq ans. Il faut dire que les avantages sont moindres. Les voyages gratuits sont considérés comme des avantages en nature et donc très réglementés. De plus, les jeunes n'ont plus besoin de travailler dans le tourisme pour voyager", remarque Nadia Sebbane, DRH chez Go Voyages.
Mais c'est surtout la difficulté du travail en agence qui décourage. Janie Bousquet, directrice de Grand Larges Voyages/Selectour (10 points de vente dans la région de Nice), cherche en vain à pourvoir trois postes depuis un an. La difficulté de se loger à Nice est une explication, mais pas la seule. "Les diplômés les plus brillants continuent leurs études, partent à l'étranger ou vont travailler dans un centre d'appels. Sans parler de l'attrait des grandes entreprises comme Air France, la SNCF, Eurodisney ou Costa. Je les comprends. Travailler en agence est devenu très difficile. Il faut savoir tout faire, supporter dans le calme les reproches des clients et assumer de lourdes responsabilités." Pourtant, Janie Bousquet n'a pas hésité à augmenter les salaires. Ses vendeurs gagnent 1 800 E brut mensuels après trois ans d'expérience, 2 000 E au bout de cinq ans. 30 % de ses salariés gagnent même 2 200 E brut mensuels, sans compter l'intéressement et les avantages.
Les réseaux intégrés déclarent eux aussi des salaires bien supérieurs aux SMCN. Et peuvent se montrer plus généreux dans les à-côté. Carlson Wagonlit Travel (CWT) paie un conseiller vendeur de niveau 5 entre 22 000 E et 24 000 E bruts annuels (13e mois inclus). Les niveaux inférieurs sont rémunérés 18 703 E en moyenne et les niveaux supérieurs 26 271 E (soit exactement le chiffre de notre enquête pour la moyenne haute des salaires des agents de réservation). A cela, il faut ajouter l'intéressement. Cette année, CWT a redistribué 1,6 ME à ses salariés. Sans parler de la participation, du plan épargne entreprise, du plan épargne retraite, des tickets restaurants et de la sixième semaine de congés payés, accordée récemment par le réseau après le rapprochement avec Protravel et Frantour ! "Les principales difficultés de recrutement concernent le réseau de proximité (loisirs et PME) dans les villes moyennes de province. C'est pourquoi nous favorisons énormément la mobilité géographique", précise Jean-Pascal Denis, DRH du réseau de proximité de CWT.
Autre problème : si certains vendeurs gagnent 2 200 E brut mensuels à Nice, ce n'est même pas le salaire d'un directeur d'agence dans certaines villes de province. Certes, celui-ci perçoit des dividendes en fin d'année, pour peu que son point de vente gagne de l'argent. C'est parfois le grand écart entre Paris et l'ouest de la France (où les salaires sont les plus bas), petites et grandes entreprises. Yann Tournade, directeur de l'agence franchisée Thomas Cook à Vitré (Ille-et-Vilaine) ne peut payer ses salariés qu'à peine au-dessus des minimaux conventionnels. "Pour compenser, j'organise des incentives sur la vente de produits d'assurances, je gère avec souplesse le temps de travail et je favorise les départs en éductour", précise-t-il. Ce sont d'ailleurs surtout les jeunes agences qui ne peuvent rémunérer guère plus que les SMCN. "Au départ, je ne payais pas aussi bien mes vendeurs. Mon agence a mis trois ans à gagner de l'argent. Et encore ! Mes premiers bénéfices n'ont pas dépassé 1 000 E", se souvient Marie-Claude Richaud, gérante de E.Leclerc Voyages à Bourg-les-Valence. Cependant, elle a relevé ses salaires et ajouté un 13e mois dès qu'elle a pu. "Si je m'en tenais aux niveaux 1 et 2 de la grille conventionnelle, mes salariées auraient plus intérêt à être caissières chez Leclerc que dans l'agence", ironise-t-elle.

La concurrence des nouveaux métiers

Les agences se heurtent aussi à la concurrence de nouveaux métiers pour séduire des salariés compétents et motivés. Même s'ils ne paient pas forcément mieux, agences en ligne, centres d'appels de TO ou plateaux d'affaires offrent souvent des conditions de travail, des compléments de rémunération et des perspectives d'évolution plus attrayants. Les centres d'appels sont par exemple une aubaine pour les jeunes mères de famille, qui ont l'assurance de terminer le travail à heures fixes et n'emportent pas de dossiers (et de soucis !) à la maison. De plus, les possibilités de temps partiel sont nombreuses.
Chez Go Voyages, ce sont les perspectives d'évolution qui font la différence. "C'est le principal atout de notre stratégie de ressources humaines. Notre PDG a débuté sa carrière comme coursier. Un de nos anciens billettistes est responsable du service remboursement et validation. Des agents de réservation sont devenus responsables de plateau ou commerciaux", cite en exemple la DRH Nadia Sebbane.
Mais la concurrence provient aussi d'autres secteurs que le tourisme. "Les centres d'appels dans la banque ou l'assurance paient mieux, pour des niveaux de qualification parfois moins élevés", témoigne Guy Besnard.

"Des boulangères qui postulent chez un TO"

C'est à Paris que le marché de l'emploi est le plus tendu. Très peu de jeunes diplômés pointent à l'ANPE tourisme (Paris xve). Ils sont très souvent embauchés à l'issue de leur stage. L'ANPE enregistre donc surtout des demandes de femmes ayant interrompu leur activité pour élever des enfants. "Les employeurs estiment qu'ils n'ont pas assez de candidats expérimentés et qualifiés. Il est vrai que les demandeurs d'emploi ne sont pas tous à jour dans leurs compétences. Le secteur évolue si vite qu'après un an d'interruption, un agent de voyages a perdu beaucoup de pratique", remarque Marina Lemaître, directrice de l'ANPE Tourisme. Pour inciter les employeurs à recruter ces demandeurs d'emploi, l'antenne propose donc une formation d'adaptation au poste de travail, financée par le Conseil régional. "Mais les agences cherchent des salariés immédiatement opérationnels et ne veulent pas les former. Ils préfèrent débaucher dans les autres agences", déplore Marina Lemaître. De nombreux vendeurs restent du coup au chômage, alors que le taux de turn-over est élevé ! "Parallèlement, beaucoup de candidats qui n'ont aucune expérience dans le tourisme répondent aux offres d'emploi. On voit des boulangères postuler pour travailler chez un TO !"
Pour briser ce cercle infernal, l'ANPE a pris des mesures. "Il faut revaloriser le métier. Nous refusons les offres d'emploi qui n'indiquent pas de fourchette de salaire et nous invitons les entreprises à préciser les éventuels compléments de rémunération." Mais surtout l'organisme participe aux groupes de travail de l'Observatoire de l'emploi, mis en place par l'Association professionnelle de solidarité (APS). L'un d'eux élabore des conseils qui permettront aux entreprises de mieux rédiger leurs offres d'emploi afin d'éviter les candidatures inappropriées, en précisant plus clairement les missions. L'APS organisera par ailleurs la seconde édition de la Journée de l'emploi durant le salon Le Monde à Paris (MAP), le 17 mars.

Un glissement progressif vers la vente


L'association veut aussi mieux communiquer auprès des jeunes. "Beaucoup ne se rendent pas compte qu'il faut être vendeur, travailler le samedi, parfois en horaires décalés. Nous allons mettre au point des documents d'information. Et nous voulons faire évoluer le BTS tourisme pour qu'il ne se limite pas à la vente sur brochures", expose Annette Masson, présidente de la Fédération française des techniciens et scientifiques du tourisme (FFTST) et présidente de l'Observatoire de l'emploi mis en place par l'APS. Car, le métier ayant beaucoup évolué vers la vente, les entreprises recherchent de plus en plus des profils commerciaux.
Pour trouver la perle rare, les grands groupes créent même leurs propres filières de recrutement. Touristra par exemple, qui dispose de clubs francophones avec animation, ne regarde même plus le CV des candidats. En partenariat avec l'ANPE tourisme, le TO a conçu des tests permettant d'évaluer l'aptitude des candidats à l'écoute et à l'animation, ainsi que leur motivation. Les animateurs ainsi recrutés travaillent en club pendant deux saisons et peuvent ensuite évoluer vers la vente et l'encadrement. Pour sa part, Go Voyages (plus de 300 salariés) a créé la Go School (en partenariat avec l'Infa) qui forme des jeunes vendeurs en alternance. Quant aux tour-opérateurs et aux grands réseaux, ils ont de plus en plus recours aux contrats de professionnalisation.
Bref, la communication était déjà confuse à cause du rapprochement entre deux secteurs très différents, l'hôtellerie/restauration et les métiers du tourisme. S'y ajoute maintenant la division entre le métier d'agent de voyages et les nouveaux métiers des TO, centres d'appels et agences en ligne. Il est donc urgent que les professionnels se mobilisent pour redéfinir chaque métier et communiquer plus efficacement. La revalorisation des salaires n'est qu'une étape, dans un bien plus vaste chantier. 


La taille de l'entreprise joue peu sur les rémunérations

L'avis de Marc Van Lul, pdg d' ACD Consulting

Gagne-t-on moins bien sa vie dans le tourisme que dans d'autres secteurs ?
Il est difficile de comparer des fonctions qui n'ont souvent rien à voir ! Dans notre enquête, fondée sur du déclaratif, un chef de produit dans le tourisme paraît mieux payé que la moyenne des chefs de produit, tous secteurs confondus. Mais cette fonction, dans le tourisme, est beaucoup plus qualifiée et demande plus d'expérience que dans beaucoup d'autres métiers. Et ce sont souvent des personnes plus expérimentées, donc plus âgées.
Avez-vous remarqué de fortes disparités de salaire au sein du tourisme ? 
Non. Les écarts de salaires entre les régions sont les mêmes que dans les autres secteurs. L'Ouest est la région la plus mal payée de France, suivie de près par le Sud-Ouest. Mais leur niveau de vie est également moins élevé que dans le reste de l'Hexagone. Paris et la Côte d'Azur sont les régions les mieux payées. La taille de l'entreprise ne joue pas non plus énormément. Les écarts de salaires entre une petite et une grande société ne sont pas si importants que dans d'autres secteurs, comme l'industrie ou le bâtiment. Cependant, nous n'avons pas mesuré certains avantages, comme les mutuelles, les tickets restaurants, la participation..., plus fréquents dans les grandes entreprises.
 

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