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Regards croisés sur la souffrance au travail

 | par Christophe Bys

Regards croisés sur la souffrance au travail
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C’est une véritable épidémie qui émerge, étude après étude. Le phénomène de souffrance au travail croît de façon inexorable. Pourtant, la dimension subjective du phénomène rend sa prise en charge difficile. Un avocat spécialiste du droit social et un médecin du travail ont accepté d’en parler. L’occasion de voir aussi ce qu’ils peuvent pour aider les salariés en difficulté.

Si la notion de souffrance au travail reste vague pour certains spécialistes, elle est très précise pour ceux qui en connaissent les effets. Ils sont nombreux à se dire en situation de souffrance dans leur travail. Les résultats de l’étude épidémiologique Samotrace qui sont dévoilés petit à petit ne laissent aucun doute sur l’ampleur du phénomène. Particularité de ce travail : il a été réalisé auprès de 6500 personnes des régions Centre, Poitou-Charente ou Pays de laLoire entre 2006 et 2008.

Premier enseignement : tous les secteurs sont concernés. On savait que le travail pouvait causer des dommages au corps. Le mental est aussi touché. Si les femmes (37 %) souffrent davantage que les hommes (24 %), est-ce parce qu’elles sont davantage concernées ou parce que les hommes ont hésité à reconnaître des situations de détresse qui cadrent mal avec l’image de la « virilité » qu’ils se font ?  Quelle que soit la réponse, l’ampleur du phénomène ne peut laisser indifférent.

Autre constat, terrifiant celui-là : les formes prises par la souffrance. 5 % des femmes interrogées parlent de violences physiques (et 3,2 % des hommes), des chiffres loin d’être anodins. Menaces et humiliations sont le lot de 16 % des femmes et de 11,6 % des hommes.

Aline Jacquet-Duval, avocat spécialiste en droit social et Marielle Dumortier, médecin du travail, auteure de mon médecin du travail aux éditions aux éditions Le Cherche Midi, ont accepté de répondre à nos questions. Deux éclairages complémentaires pour faire le point.

 

Aline Jacquet-Duval, avocat :"  les entreprises n'ont plus de capteurs pour savoir s’il y a ou non de la souffrance "

La notion de souffrance au travail a-t-elle une valeur juridique ? Est-elle reconnue par le Droit ?

Les partenaires sociaux ont récemment signé un accord sur le stress au travail, qui, d’une certaine façon, reconnaît la souffrance. De toute façon, l’arsenal juridique comportait déjà des éléments qui recouvrent les manifestations de la souffrance au travail. En cas d’atteintes physiques, toute la législation sur le droit de retrait s’applique. Pour les souffrances morales, les textes sur le harcèlement s’appliquent aussi.

L’accord sur le stress prévoit qu’il y a souffrance s’il existe un décalage entre ce que l’entreprise attend du salarié et ce qu’il peut effectivement lui donner. C'est donc un sentiment personnel lié à l'estime de soi.    

  Cette définition est-elle opérationnelle d’un point de vue juridique ?

Selon le droit, l’employeur est réputé avoir les compétences pour recruter la bonne personne au bon poste. Il doit aussi veiller à son employabilité. En conséquence, en cas d’inadéquation entre ce que l’employeur demande et ce que le salarié peut donner, les torts sont partagés. Dans ce domaine, toute la difficulté vient du fait qu’on parle de ressenti, difficile à démontrer. A l’inverse, un salarié victime d’une agression physique peut le faire constater.

  Que faire alors ?

L’employeur ne promet pas le bonheur au salarié. En revanche, le droit lui impose une obligation de sécurité. Et sur ce point, la jurisprudence est très claire : c’est une obligation de résultat. Autrement dit, l’employeur ne peut pas dire « j’ai fait tout ce que j’ai pû, tant pis pour le salarié ». Il doit assurer la sécurité des salariés.

Que peut faire l’employeur pour éviter que ses salariés souffrent ?

Un salarié mal dans sa peau, anxieux, sera moins productif. L’intérêt des employeurs n’est pas d’avoir des salariés qui souffrent au contraire. Toute la difficulté vient de ce que les employeurs gèrent collectivement la main d’œuvre, quand la souffrance est individuelle.  

Et le salarié qui souffre, doit-il venir vous voir ? S’il le fait, l’avocat peut-il l’aider ?

Je lui recommanderai plutôt d’alerter les représentants du personnel, leur supérieur hiérarchique ou un médecin du travail. Les salariés peuvent aller le consulter spontanément. Un des problèmes dans ce domaine est la disparition des services sociaux dans les entreprises : elles n’ont plus de capteurs pour savoir s’il y a ou non de la souffrance.

Un salarié mal au travail a-t-il intérêt à porter plainte ?

Je lui déconseillerai. En revanche, en cas de souffrance je recommande de le signaler lors de l’entretien annuel d’évaluation. C’est alors noté. Toutefois, l’entretien n’est pas obligatoire. Mais les entreprises qui ne le font pas doivent savoir que dans les affaires de harcèlement, une des premières demandes du juge est d’avoir les compte-rendu des entretiens annuels. Bien que ce ne soit pas, je le répète, obligatoire, les entreprises sont mal jugées quand elles n’ont pas de compte-rendu à présenter.  

 

Marielle Dumortier, médecin du travail : " Il faut reparler de travail dans les entreprises"

 

Vous êtes médecin du travail. Dans votre pratique, voyez-vous ce qu’on appelle la souffrance  au travail ?

Je fais ce métier depuis 25 ans. Longtemps, les principaux problèmes concernaient le bruit, la poussière ou le poids des charges. Depuis une dizaine d’années, on entend de plus en plus dans les consultations « je suis stress ».

C’est vrai dans tous les secteurs, et concerne tous les niveaux de l’entreprise, y compris les managers, car les cadres paient un lourd tribut. Avec les nouvelles formes d’organisation du travail, ils ne sont plus sur le terrain, mais dans des bureaux à faire du reporting.


Comment repère-t-on la souffrance au travail ? Quels sont les symptômes ?

C’est difficile à prouver. Quand les entreprises veulent des chiffres, réclament des indicateurs, nous sommes dans le subjectif. On peut compter le nombre d’accidents. C’est plus difficile de savoir combien de personnes sont en situation de souffrance. Pourtant, les chefs d’entreprises devraient faire confiance aux spécialistes que sont les médecins du travail.

  Les causes de la souffrance peuvent être à l’extérieur de l’entreprise. Une personne qui a des difficultés dans sa vie personnelle va rencontrer des difficultés au travail. Comment être sûr que celui qui dit « je souffre dans mon travail » n’y apporte pas des problèmes qui n’ont rien à voir ?

Une personne souffrant dans le monde professionnel apporte ses ennuis dans sa vie privée, qui peut se détériorer. Elles sont envahies. Aussi, quand je reçois dans mon cabinet une personne qui ne va pas bien, il est très rare qu’elle se plaigne de son travail d’emblée. Souvent, elle va commencer par aborder des histoires personnelles. C’est, peu à peu, en remontant les causes que le médecin identifiera la cause. Nous faisons notre diagnostic par la parole, lors d’entretiens très longs. Nous revoyons parfois plusieurs fois les patients.

Qu’apporte un médecin du travail par rapport à un médecin de ville dans ces affaires ?

Nous passons les deux tiers de notre temps dans des entreprises, à observer comment elles fonctionnent. Connaître l’entreprise est notre spécificité. Par exemple, quand nous visitons un site, nous voyons bien comment cela se passe, la façon dont les gens se parlent, l’environnement dans lequel se déroule le travail.

Pouvez-vous avertir la justice ?

Notre métier est d’assurer la prise en charge. Les salariés sont adultes et majeurs, c’est à eux de décider. Notre mission consiste aussi à trouver une solution pour le salarié quand il sera guéri. Le renvoyer au travail, si rien n’a changé n’a pas grand sens. Nous pouvons proposer un nouveau poste ou décider d’une inaptitude médicale pour un poste. Rien n’est pire que la double peine : le salarié malade qui, en plus, est mis au chômage parce qu’il ne peut plus travailler.  

Diriez-vous que le travail rend malade ?

Non, le travail cela reste la santé. C’est le lieu où on construit son identité. Eventuellement, c’est la mauvaise organisation du travail qui peut rendre malade. Le meilleur moyen de lutter contre cela est   de reparler concrètement de travail dans les entreprises, d’écouter dans une réunion la personne qui dit « on ne pourra pas le faire ».

Propos recueillis par Christophe Bys

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